| Dans Paysages, j’entame un processus d’auto-déconstruction, de réélaboration critique de ma production antérieure. Les portraits ont toujours occupé une place centrale dans mon travail. Le regard, toujours présent dans mes photographies et dans mon discours, est ici supprimé. L’effet produit par les yeux fermés m’intéresse, l’absence de regard et la tension que cela déclenche. Comme le dit Cristina Bacchetta, “Le regard de l’autre réfléchi mon propre regard, me réfléchit moi-même (…) Si je ne vois pas les yeux, le regard qui me regarde, si je ne suis pas regardée, je cours le risque de me perdre, de ne pas être, ou mieux, de n’être rien. Quelque chose reste non définie, suspendue… Le fond, gris, est toujours le même, et l’éclairage identique. Il n’y a pas d’accessoires, ni bijoux ni aucun élément qui puisse suggérer des personnes photographiées autre chose que ce que la vie a bien voulu graver sur leurs visages…” Selon Cecilia Cerutti, “la notion de temporalité est intensément travaillée, et il en résulte le corps comme premier objet saisi dans cette contemplation. Des corps en apparence semblables, dépourvus d’identité et de subjectivité propres. Corps nus, démunis, déracinés et déterritorialisés. Dans une époque de spectacularisation, d’identité forcée et d’apparences, il est mobilisateur de rencontrer des corps sans dissimulation, sans ornements et sans maquillage.” J’essaye de m’écarter de toute anecdote, tentation expressionniste ou symbolisme pour me tenir – avec les seuls recours de l’appareil photo – devant ce que s’impose à moi par sa seule puissance référentielle. Me libérer du métier en quelque sorte (…) Laisser se manifester, silencieuse et persistante, la puissance de la photographie en tant qu’indice… Si l’on peut parler d’une émotion dans mon œuvre, elle est de celles qui découlent de la simple perception, ou selon le dire de Jean-Marie Schaeffer “du susurrement de la trace visuelle”. [E.G.] | Eduardo Gil est né en 1948 à Buenos-Aires (Argentine). Photographe depuis 1976, il a réalisé sa première exposition individuelle en 1981, et depuis a participé à plus de 200 expositions individuelles ou collectives en Amérique Latine, Europe, États Unis et Australie. Par ailleurs, il enseigne la photographie, ayant créé, entre autres, les Talleres de Estética Fotográfica (Ateliers d’Esthétique Photographique) et participé à la fondation du Núcleo de Autores Fotografos (Centre des Auteurs Photographes), et a été commissaire d’exposition du département de photographie du Centre Culturel Recoleta et du Museo de Artes Plásticas de la ville de Chivilcoy. Il organise encore des nombreux événements liés à la photographie dans son pays. |