| Cette série a pour décor Rio de Janeiro, la ville où le paradis et l'enfer se côtoient. À Rio, parmi les faits-divers qui défrayent régulièrement la chronique, se trouvent les morts accidentelles provoquées par des balles perdues résultant d’échanges de coups de feu entre “bandits” ou entre la police et les “bandits”. Ces victimes innocentes sont des hommes, des femmes ou des enfants qui vaquaient à leurs affaires et qui se sont tout simplement trouvés au mauvais endroit au mauvais moment. Entre 2002 et 2007, Anna Kahn s’est rendue sur les lieux où des personnes avaient trouvé la mort de cette façon. Dans ces lieux anonymes – un coin de rue, une avenue, un terrain vague –, situés aux quatre coins de la ville – dans les favelas aussi bien que dans des quartiers de la classe moyenne –, Anna a capturé, tard dans la nuit, des paysages désertés de toute présence humaine. Selon le journaliste Zuenir Ventura, « ce qui impressionne le plus dans l’œuvre d’Anna Kahn est le fait qu’elle réussisse à photographier justement ce qui ne peut pas être photographié – l’absence, le vide, le silence, que l’on peut presque entendre et voir ». La force de Balle perdue réside justement dans cette absence, cette “chose” que la photographie ne montre pas, et qui fonctionne comme l’Alien de Ridley Scott : moins on la voit, plus elle nous fait peur. Ce qui n’est pas dans l’image, se situe forcement quelque part dans notre propre imaginaire. L’absence appelle à être comblée : là où il y a eu un corps, “ce pourrait être moi”… Les légendes des images ne font que renforcer la tragique absence. On l’aura compris, même si la source d’inspiration reste le drame collectif que représente un fait-divers aussi absurde que banal, Balle perdue ne montre pas la violence urbaine réelle (qui est désormais le lot quotidien de tous les Brésiliens), mais la violence fantasmée qu’elle engendre. | Anna Kahn
Née en 1968 dans la ville de Rio de Janeiro, Anna Kahn a obtenu en 1992 diplômée en journalisme par la PUC, (Université Catholique de Rio de Janeiro). |