Pedro Karp Vasquez
Écrivain et photographe, Pedro Karp Vasquez travaille comme éditeur de non-fiction aux Éditions Rocco, à Rio de Janeiro.
Membre de l’Institut d’Histoire et Géographie du Brésil, il a obtenu un diplôme d’Études et Recherches Cinématographiques de l’Université de la Sorbonne Nouvelle, et une maîtrise en Science de l’Art de l’Université Fédérale Fluminense.
Il est auteur de dix-neuf livres, parmi lesquels: À la recherche de l’Eu-dourado (essai photographique, 1976); Desvios e Deslizes (poésie, 1987); Olhos de ver (pour enfants, 2000), Dom Pedro II e a Fotografia no Brasil e O Brasil na Fotografia Oitocentista (tous les deux sur l’histoire de la photographie au Brésil, 1985 et 2003, respectivement).
Les images ici présentées ne font pas partie d’une collection de mes “meilleures photos” et ne sont pas non plus le recyclage d’un travail précédemment réalisé. Il s’agit d’un essai spécialement produit pour le site de Lucia Guanaes. Pour le faire, j’ai adopté le dispositif d’un photographe amateur pour essayer de reproduire le regard d’un habitant de la ville de Niterói qui, comme moi-même, traverse la Baie de Guanabara tous les jours pour venir travailler au centre de Rio de Janeiro. Dans cette quête d’un regard le plus anonyme possible, j’ai employé un appareil autofocus argentique, car le numérique n’est pas aussi répandu ici qu’en Europe ou aux Etats-Unis (seulement 12,46% des Brésiliens possèdent un ordinateur personnel). Et, pour garder le ton amateur, j’ai fait développer les films dans un labo non professionnel. Tout ceci dans le but de photographier mon trajet de la même façon que le ferait n’importe lequel des 18 millions d’usagers des bateaux qui relient Rio et Niterói, la plus mouvementée liaison hydrographique du Brésil.
Je me suis concentré, durant le mois de décembre 2005, sur le trajet d’un peu plus d’un kilomètre entre le débarcadère de la place XV Novembre et le bureau de la maison d’édition où je travaille. À vrai dire, une promenade très peu attractive, et même un peu mélancolique pour tous ceux qui, comme moi, s’intéressent à l’histoire, car ce parcours correspond à la gigantesque cicatrice taillée, en 1922, au coeur de la ville par le rasage criminel du mont du Castelo.
Là où il y avait la colline sur laquelle fût fondée, le 1er mars 1567, la ville de São Sebastião do Rio de Janeiro, bordée d’humbles maisonnettes installées à l’ombre des bâtiments fondateurs des Jésuites, il reste aujourd’hui un long et agressif néant, l’avenue Président Antonio Carlos, bordée de part et d’autre par de gigantesques immeubles, qui occupent chacun tout un pâté de maisons : le Tribunal de Justice de Rio de Janeiro ; le Jockey Club du Brésil ; le Ministère des Finances ; le Ministère du Travail ; la place de l’Expedicionário (soldats brésiliens combattant à la Guerre de 1939-1945) ; le garage privé du Ministère des Finances ; une gigantesque station d’essence où l’on peut même trouver des coiffeurs et des manucures ; et, finalement, juste devant mon bureau, un petit joyau : l’église de Sainte-Lucie, la plus vieille de Rio. Détail toujours frisé par le père Arraes, si vieux
lui-même qu’on dirait qu’il a assisté à son inauguration en 1752, à l’emplacement d’une ancienne chapelle bâtie en 1567.
Il me serait facile de tricher en choisissant un parcours plus beau et vivant. Mais je me suis tenu à mon trajet habituel, faisant néanmoins une ou autre photo hors de ce chemin lorsqu’il y avait une vraie raison pour ce détour. De la même façon, au lieu de prendre toute une journée pour chercher de plus belles vues et de meilleures conditions de lumière, je suis resté fidèle aux véritables horaires d’aller et de retour, car ce qui m’intéressait c’était le banal, le simple, le quotidien, le vrai. Heureusement, Rio de Janeiro ne manque pas de paysages étourdissants et d’immeubles extraordinaires, d’où son épithète de “ville merveilleuse”. Toutefois, ma démarche pendant la réalisation de cet essai n’était pas de trouver le beau et l’attrayant là où je savais que j’allais le trouver, mais bien au contraire, de le trouver là où il est difficile de le dénicher, là où tout le monde ne voit que saleté, laideur et ennui. C’était un exercice de patience et d’amour pour la ville barbare, hostile et pressée, bien que toujours séduisante et délectable.
Étant donné que les photos sont présentées dans une séquence logique, en ce qui concerne le parcours aussi bien que la chronologie, il est souhaitable de les regarder dans l’ordre, à partir des images qui montrent les moyens de transport hydrographiques entre Niterói et Rio de Janeiro. Les grandes barques pour deux mille passagers, qui font la traversée en 20 minutes, ou les catamarans qui couvrent les mêmes 2,7 milles nautiques en seulement sept minutes.
La plupart des photos n’a pas besoin de légendes. Toutefois, pour ceux qui ne connaissent pas Rio, il vaut mieux souligner que les vendeurs ambulants font désormais partie du décor, toujours en quête de clients parmi les piétons. Le beau panneau avec un photographe populaire, que les Brésiliens nomment lambe-lambe (lèche-lèche), est situé dans un passage peu connu, entre les rues du Carmo et de la Quitanda. Malheureusement ses auteurs sont inconnus, tout ce qu’on sait c’est que ce sont deux peintres de l’état de Minas Gerais. Le gardien assis devant la sculpture d’Henry Moore est l’évidence d’une triste
réalité : l’inlassable action des voyous qui font des graffitis sur les façades de tous les bâtiments publics et de tous les monuments de la ville. Cette sculpture fut installée devant le Paço Imperial — ancien siège du gouvernement colonial et, après, impérial — comme élément de l’excellente exposition rétrospective organisée par le British Council. Pour éviter sa déprédation, il a fallu monter la garde 24 heures sur 24...
La paroi en céramique devant laquelle un jeune homme passe est de Paulo Rossi Osir, céramiste responsable aussi de la réalisation des panneaux du célèbre peintre Candido Portinari qui se trouvent aux palais Gustavo Capanema, immeuble emblématique de l’architecture moderniste au Brésil. Dessinée par Le Corbusier, sa construction fut supervisée par Lúcio Costa — qui signera par la suite le projet de Brasília — et compta la participation d’un groupe de jeunes architectes, devenus tous célèbres par la suite : Oscar Niemeyer, Affonso Eduardo Reidy, Carlos Leão, Jorge Machado Moreira et Ernani Vasconcelos. Les trois images de la fête religieuse furent prises devant l’église de Sainte-Lucie, le 13 décembre, jour de sa fête. Malgré ma décision de fuir le pittoresque, je ne pus m’empêcher de faire ces photos. L’église fait partie de mon parcours habituel puisqu’elle se trouve bien devant le bâtiment où je travaille. De plus, il est toujours souhaitable pour un photographe de rendre hommage à cette sainte chargée de la protection des yeux... Le portrait des deux garçons est une “photo demandée”, preuve qu’il existe encore des personnes ouvertes et sans complexes, dans une époque où le manque de confiance menace le caractère spontané de la photographie dans les rues. Une image simple, mais qui me plaît par son pouvoir de prouver que la joie arrive encore à vaincre l’adversité.