| Plus encore que dans l’idée d’un monde où l’on serait condamné à tâtonner sans jamais pouvoir sortir, c’est dans un véritable renvoi au mythe que Dolorès Marat nous donne avec ce livre sa version du Labyrinthe. En s’ouvrant sur l’image féroce d’un Minotaure moderne et en s’achevant sur la vision de deux hommes ailés faisant face à la mer comme s’ils voulaient s’envoler - Dédale et son fils Icare - tout le livre affiche avec clarté sa référence. Une femme qui tient un enfant par la main et qui marche avec lui dans une nuit hallucinatoire, semble se guider en tenant aveuglément un grand mur. Un boxeur de dos, profondément avachi et plombé par le poids de ses gants, donne l’impression de ne plus rien pouvoir devant la solidité de la muraille. Une femme grimpant jusqu’au plafond un mur d’escalade fait penser à une phalène fascinée par le néon juste au-dessus de sa tête. Chacune de ces images pousse à une intensité presque surréelle le sentiment d’oppression qui s’attache à l’antique idée du Labyrinthe. Mais cette oppression - c’est l’élément moderne - envahit tous les lieux du monde. Pas de quai de métro, pas de station-service désertée, pas d’annonce pour des chambres à louer vue dans la nuit avec un peu de lumière rouge, pas d’arbre avec son ciel au-dessus de lui qui ne nous dise que chaque lieu va vers nulle part et ne touche à aucun autre. Le Labyrinthe alors est partout et pour cela justement l’horreur du Minotaure nous est forcément donnée à voir dans le monde ; quartier de viande de boucher, femme mannequin dans sa housse de plastique, poisson mort dans un carton, femme fardée aux yeux crevés ou femme nous laissant avec tranquillité contempler son indiscutable absence de tête, l’horreur entre ici dans la réalité comme dans un moulin. Pourtant une étrange douceur habite encore l’univers de Dolorès Marat. C’est que son monde donne parfois l’impression d’avoir déjà été visité par l’horreur. Le pire a déjà eu lieu, et le monde dévasté se laisse étrangement regarder. Un oiseau mort gisant sur un sol perlé d’eau fait penser à ces signes de l’avenir que les augures de l’antiquité pouvaient lire. Un paysage de montagne évoque l’éternité vaporeuse d’une estampe japonaise. Le visage baigné d’une lumière de pluie, avec derrière la vitre tout le monde anéanti par la pluie, une femme ne fait plus rien que rêver. Comme si, délivré de l’angoisse même par le passage du Minotaure, le monde - la mer devant Icare - nous était enfin simplement donné à regarder. [F. Martinez] | Dolorès Marat est née le 26 octobre 1944 à Paris. Elle commence un travail photographique personnel en 1983. Elle a publié, entre autres : Eclipse (Contrejour, 1990), Passage (In Visu, 1992), Rives (Marval / Dewi Lewis / Braus,1995), Boulevard maritime (Le point du Jour, 2000), Labyrinthe (Le point du jour / Dewi Lewis, 2001), New York USA (Marval, 2002), Illusion (Filigranes, 2003). Elle est représentée par : Pons et Schmid et Damasquine Gall., Bruxelles (www.damasquine.be), Watts Gall. (www.123watts.com), New York, et Photographers’ Gall., London.
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