À l’origine de Transfigurations, il y a une photo que j’ai prise à Salvador de Bahia pendant le carnaval de 1999. C’était sur la place Municipale, tard dans la nuit. Au milieu de la foule de badauds en tee-shirt et bermuda, se tenait un homme seul, revêtu d’une “peau de panthère” et coiffé d’une perruque blonde. Je ne sais si par hasard ou par instinct, je lui ai demandé si je pouvais faire son portrait.
Par la suite, en agrandissant l’image, je me suis souvent interrogée sur la signification de ce visage d’homme qui regardait l’objectif sans vraiment le regarder, et qui semblait absent, perdu, plongé dans une sorte de solitude, tandis que de son très léger sourire se dégageait une sorte de fragilité, de tendresse presque.
C’est pour essayer de lever le voile sur ce mystère, au sens photographique du mot mais aussi dans son acception religieuse, que, de 2000 à 2006, j’ai photographié les hommes qui se travestissent pendant le carnaval.
Cette tradition carnavalesque compte six à huit mille adeptes à Salvador. La plupart vont grossir les rangs des “blocos” de travestidos (de “transvêtus”, pourrait-on dire) : As Muquiranas (Les Emmerdeuses), As Kuviteiras (Les Kommères), As Dondokas (Les Bourjeoizes)… D’autres fréquentent le traditionnel Bal des Artistes, se présentent au Concours Gay du Déguisement ou défilent dans des “blocos” comme celui des Mascarados (Les Masqués), fédérant les GLS (gays, lesbiennes et sympathisants), les artistes et la bohème intellectuelle. De manière plus spontanée, nombreux adeptes de la traditionnelle trinité “bière-football-carnaval” déambulent en petits groupes de travestidos, du Pelourinho à la Place Castro Alves, dans une apparente et précaire harmonie avec les authentiques travestis venus de tout l’État de Bahia, des quatre coins du Brésil et même d’Europe… Le carnaval est probablement le seul moment de l’année où cohabitent des groupes aux motivations aussi diverses.
Mon objectif n’était pas de constituer un registre documentaire. Toute information susceptible de cataloguer les personnes photographiées a été volontairement abolie, y compris les intitulés par lesquels les “foliões” se distinguent entre eux (travestidos, transformistes, drag queens, travestis…).
Le choix du titre fait référence à l'épisode du Nouveau Testament dans lequel Jésus conduit Pierre, Jacques et son frère Jean sur une montagne et, là, se transfigure devant eux. « Son visage devint brillant comme le soleil […] », raconte Matthieu (XVII, 2) ; « Ses vêtements devinrent tout brillants de lumière, et blancs comme la neige, et d’une blancheur que nul foulon sur la terre ne pourrait jamais égaler », rapporte Marc (IX, 3).
La photographie serait-elle apte à révéler cette image cachée derrière les apparences ? Le mystère reste intact. [L.G.] Expositions : Galerie de L’Onde, Vélizy (avril 2004) ; Pinacothèque de l'État de São Paulo, Brésil (janvrier/février 2007).
Voir aussi : erratica.com.br
Lucia Guanaes
Transfigurations
(2000-2006)
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